Il y a du matériel que l’on utilise parce qu’il est pratique, fiable, moderne, parfaitement adapté à la production. Et puis il y a du matériel que l’on garde parce qu’il a fini par entrer dans une manière de regarder.

Mes optiques Canon FD, ou plus précisément mon kit de Canon nFD, font partie de cette deuxième catégorie. Je ne les utilise pas parce qu’elles sont anciennes. Je ne les garde pas pour faire “vintage”. Et je ne pense pas qu’elles soient meilleures que des optiques cinéma modernes, plus homogènes, plus précises, plus confortables sur un plateau.

Je les aime pour autre chose.

Pour leur manière de dessiner les visages. Pour leur contraste plus doux. Pour leurs petits accidents. Pour ce qu’elles laissent vivre dans les hautes lumières, les flares, les bords de l’image, les arrière-plans. Pour cette impression qu’elles ne cherchent pas toujours à rendre l’image parfaitement lisse.

C’est une situation assez fréquente dans une production vidéo professionnelle. Elle n’est pas forcément grave. Elle le devient seulement quand personne ne sait ce qu’il faut préserver. Un tournage ne déraille pas parce qu’un imprévu arrive. Il déraille quand cet imprévu fait oublier la raison pour laquelle on était là.

Ce n’est pas le vintage qui m’intéresse. C’est ce que ces optiques laissent vivre dans l’image.

Illustration d’un personnage entouré d’objectifs de caméra.

Je ne les utilise pas parce qu’elles sont anciennes

La monture Canon FD apparaît au début des années 1970 dans l’histoire des appareils reflex Canon ; Canon indique notamment que 14 objectifs FD sont lancés en mars 1971 dans cette période. (Canon Camera Museum)

Cette histoire a son charme, évidemment. Mais elle ne suffit pas à justifier leur présence sur un tournage aujourd’hui. Une optique ancienne peut être belle, intéressante, attachante, et totalement hors sujet sur un film. Le fait qu’un objectif ait une patine ou une histoire ne remplace jamais une vraie direction d’image.

Ce qui m’intéresse avec les Canon FD, c’est moins leur âge que leur comportement. Elles ne dessinent pas l’image comme beaucoup d’optiques modernes. Elles sont souvent moins cliniques, moins dures, parfois moins parfaites. Elles peuvent perdre un peu de contraste, réagir aux sources dans le cadre, adoucir certaines transitions. Tout cela peut être un défaut. Ou devenir une qualité, selon le film.

C’est toujours la même question : est-ce que l’outil sert l’image que l’on cherche, ou est-ce qu’il impose son effet ?

C’est aussi pour ça qu’un brief vidéo bien préparé ne doit pas seulement décrire ce que l’on veut tourner. Il doit aider à comprendre ce que le film doit faire percevoir. Cette différence compte énormément sur le terrain. Quand le décor résiste ou que le temps manque, on ne peut pas tout sauver. Il faut savoir ce qui porte vraiment le film, et ce qui était surtout confortable sur le papier.

La préparation ne supprime pas la météo, les retards, les contraintes techniques ou les imprévus humains. Elle donne un cadre pour ne pas subir chaque changement comme une petite catastrophe. Elle permet de garder une direction quand le tournage commence à s’éloigner du scénario idéal.

Préparer un tournage, ce n’est pas supprimer l’imprévu. C’est savoir quoi protéger quand il arrive.

Un kit chiné avant la mode

J’ai chiné mon kit de Canon nFD avant que ces optiques deviennent aussi recherchées. À l’époque, il y avait encore une forme de liberté dans cette recherche. On pouvait tomber sur un 24 mm, un 35 mm, un 50 mm, un 85 mm, les tester, les comparer, les garder ou les laisser partir. Ce n’était pas encore un réflexe très codifié, ni un argument de style que l’on voyait partout.

J’aime bien cette manière d’entrer dans le matériel. Chercher, essayer, se tromper parfois, comprendre ce que l’on aime vraiment dans une image. Ce n’est pas le rapport le plus rapide, ni le plus rationnel, mais il correspond assez bien à mon approche. Je préfère construire un outil que simplement adopter une solution parce qu’elle est devenue tendance.

C’est aussi pour ça que j’ai fini par les cinemoder moi-même : bagues de follow focus, fronts plus pratiques, cohérence d’usage, adaptation à une caméra et à un vrai dispositif de tournage. Ce travail n’en fait pas des optiques cinéma parfaites. Mais il les rend plus adaptées à ma pratique.

Il y a quelque chose d’assez simple là-dedans : un outil peut être ancien, mais continuer à évoluer dans la manière dont on l’utilise. C’est aussi ce que j’essaie de montrer sur ma page matériel audiovisuel : le matériel n’est pas une vitrine. C’est un ensemble d’outils choisis, modifiés, testés, gardés parce qu’ils servent une manière de produire.

J’aime bien l’idée qu’un outil puisse avoir une histoire avant d’entrer dans un tournage.

Ce qu’elles apportent à l’image

Les Canon FD ne rendent pas automatiquement une image plus intéressante. Aucune optique ne fait ça. Mais elles apportent une texture que j’aime beaucoup sur certains films.

Leur contraste est souvent plus doux. Les visages peuvent paraître moins découpés, moins durs. Les hautes lumières peuvent réagir avec un peu plus de souplesse. Les flares arrivent parfois plus vite. Les bords de l’image ne sont pas toujours aussi propres que sur des optiques modernes. L’ensemble peut donner une sensation plus organique, moins verrouillée, plus vivante.

C’est précisément ce qui me plaît.

Dans certains projets, on cherche une image très contrôlée, très nette, très homogène. Dans d’autres, on a besoin d’un peu de matière. D’une image qui respire. D’un rendu qui ne donne pas l’impression d’avoir été entièrement poli. Ces optiques peuvent aider à aller dans cette direction, à condition de ne pas les utiliser comme un filtre automatique.

Ce que j’aime dans ces optiques, ce n’est pas qu’elles soient parfaites. C’est qu’elles ne cherchent pas toujours à l’être.

Elles travaillent évidemment avec tout le reste : la caméra, la lumière, le contraste, la focale, l’étalonnage. C’est le même raisonnement que dans Pourquoi je choisis rarement une focale au hasard : l’objectif ne définit pas seulement un angle de champ. Il participe à la distance que le film crée avec son sujet.

Ce qu’elles ne font pas

Il faut aussi être honnête : les Canon FD ne sont pas une réponse universelle.

Elles peuvent être moins homogènes qu’un set cinéma moderne. Elles demandent parfois plus d’attention. Elles peuvent flarer plus facilement. Leur rendu peut manquer de précision sur certains projets. Leur mécanique, même adaptée, ne donne pas toujours le confort d’optiques pensées dès le départ pour un plateau.

Et c’est très bien comme ça.

Un outil n’a pas besoin d’être adapté à tout. Il doit être choisi au bon moment. Sur un film produit très technique, une publicité très maîtrisée ou un projet qui demande une continuité optique irréprochable, je peux préférer un autre set. Sur un portrait, un film de marque plus sensible, une image plus douce, plus texturée, plus humaine, les Canon FD peuvent retrouver beaucoup d’intérêt.

C’est aussi pour ça que je me méfie des discours trop définitifs sur le matériel. Une caméra, une optique ou une lumière ne doivent jamais devenir une signature automatique. Dans l’article Comment choisir une caméra pour une production vidéo professionnelle ?, je disais déjà que le bon outil dépend d’abord du projet. C’est exactement pareil ici.

Le rendu ne doit pas être subi. Il doit être choisi.

Pourquoi elles restent dans mon kit

Si je garde ces optiques, ce n’est pas pour regarder en arrière. C’est parce qu’elles correspondent encore à une partie de mon rapport à l’image. Un rapport plus artisanal, plus tactile, plus attentif aux petites différences. Elles me rappellent qu’une image n’a pas toujours besoin d’être parfaitement nette, parfaitement propre, parfaitement corrigée pour avoir de la présence.

Elles me rappellent aussi que le matériel ne fait jamais le film. Il ouvre des possibilités. Il donne une couleur, une résistance, une matière. Mais il ne remplace pas l’intention, la lumière, le cadre, le rythme, la direction. C’est le fond de l’article Pourquoi une belle image ne suffit pas à faire un bon film ? : un rendu séduisant ne suffit pas si l’image ne sert pas ce que le film cherche à construire.

Les Canon FD restent donc dans mon kit comme des outils imparfaits, mais précieux. Des objectifs que je choisis quand j’ai besoin d’une image moins clinique, d’un peu de douceur, d’un peu de caractère, d’un peu de respiration.

Je ne tourne pas avec des Canon FD pour faire ancien. Je les garde parce qu’elles m’aident encore, parfois, à fabriquer une image qui respire.