Préparer une interview vidéo donne facilement envie de tout sécuriser. On écrit les questions, on anticipe les réponses, on prévoit l’ordre et l’on imagine parfois des formulations que l’intervenant pourra reprendre le jour du tournage. Le réflexe est compréhensible, parce qu’une interview mobilise du temps, une équipe, un lieu et souvent une personne peu habituée à la caméra. On veut éviter le blanc, la réponse imprécise, le sujet oublié ou la phrase impossible à monter.

Le risque apparaît quand cette préparation porte surtout sur la forme de ce qui devra être dit. À force de prévoir chaque étape, on peut rigidifier une parole que l’on voulait justement claire, personnelle et vivante. Une interview filmée a besoin d’un cadre, mais ce cadre ne doit pas devenir un conducteur à dérouler. La préparation sert plutôt à réduire les incertitudes assez tôt pour que l’échange puisse ensuite rester souple, attentif et réellement disponible à la personne.

Dans ma manière de travailler, la préparation commence donc bien avant la liste des questions. Je cherche d’abord à comprendre le récit, à identifier ce qui pourra être montré, à choisir la bonne personne et à collecter suffisamment de matière pour savoir ce que le film doit obtenir. Le guide d’entretien arrive ensuite, parfois très détaillé, avec des thèmes, des intentions et des relances possibles. Sa valeur tient moins au nombre de questions qu’à la liberté qu’il donne une fois le tournage commencé.

Je prépare beaucoup pour pouvoir rester disponible le jour du tournage. C’est ce paradoxe qui fait la différence.

Illustration d’un personnage écrivant une note à côté d’un ordinateur.

Le premier choix, c’est l’intervenant

Une préparation solide ne compense pas toujours un mauvais choix d’intervenant. Une personne peut connaître parfaitement l’entreprise sans être la mieux placée pour raconter le sujet, parce qu’elle maîtrise les faits mais peine à les incarner. À l’inverse, quelqu’un de moins attendu peut porter une histoire avec davantage de précision, de relief et de naturel. Le choix ne se résume donc pas à trouver la personne la plus légitime sur le papier, mais celle qui peut réellement porter le récit à l’image.

Le pré-entretien sert à vérifier cela tout en collectant la matière nécessaire. Il permet de voir si la personne maîtrise son sujet, si elle arrive à raconter plutôt qu’à réciter, et si elle dispose d’exemples, de souvenirs ou de détails capables de nourrir le film. Il aide aussi à repérer les zones encore floues, les formulations trop générales et les éléments qu’il faudra approfondir. On ne prépare pas seulement les questions futures, on teste déjà la capacité du récit à tenir.

Sur Hitachi — One Site, Endless Human Stories, cette dimension était particulièrement importante parce que les films reposaient sur des témoignages clients et des situations de terrain réelles. Avec Virginie Labbé, la parole est restée très naturelle le jour du tournage malgré la présence de plus de dix personnes autour d’elle. Cette aisance ne venait pas d’une absence de préparation. Son histoire, ses convictions, les thèmes importants et la matière recherchée avaient déjà été travaillés suffisamment en amont pour que l’entretien puisse ensuite respirer.

Le choix de la personne n’est pas une formalité avant l’interview. Il fait déjà partie de la réalisation.

Avant le guide, il faut construire la matière

Je travaille généralement en plusieurs temps, avec une phase de recherche et de réflexion avant le pré-entretien. Selon le projet, un repérage peut avancer en parallèle afin de comprendre les lieux, les situations disponibles et les preuves réellement filmables. Le pré-entretien permet ensuite de réunir des faits, une chronologie, des anecdotes, des formulations, des émotions et parfois des contradictions utiles. Il sert aussi à identifier ce qui doit être protégé, ce qui manque encore et ce que le film devra absolument obtenir.

La préparation porte également sur ce qui pourra être montré, parce qu’une parole gagne en force lorsqu’elle rencontre une situation, un geste, un lieu ou une preuve visible. Si quelqu’un parle d’un changement concret dans son métier, il est utile de savoir s’il existe une scène capable de le rendre perceptible. Si une histoire repose sur une relation, une machine, un objet ou une manière de travailler, cette information peut modifier le tournage bien avant l’entretien et éviter de séparer artificiellement parole et images.

À partir de cette matière, je peux construire une ébauche de script de travail avec les mots de la personne. Ce document n’est pas destiné à être appris, ni à fournir une réponse modèle qu’il faudrait reproduire devant la caméra. Il fonctionne comme une hypothèse de récit qui permet de vérifier si la progression tient, si certains éléments manquent encore et si les transitions sont possibles. Le script aide donc à préparer la matière attendue sans transformer l’intervenant en interprète d’un texte déjà écrit.

Le guide d’entretien vient seulement après ce travail, ce qui change la nature des questions. Elles ne servent plus à découvrir le sujet à partir de zéro, puisque l’on connaît déjà les grandes lignes, les points sensibles et les éléments utiles au film. Elles servent à ouvrir, préciser, faire raconter autrement et retrouver une matière que l’on sait possible. Cette chronologie permet aussi de préparer des relances plus pertinentes, parce qu’elles s’appuient sur une compréhension réelle de la personne plutôt que sur une liste générique.

Un guide détaillé n’est pas forcément un questionnaire

Un guide peut contenir beaucoup de questions sans fonctionner comme un questionnaire à dérouler dans l’ordre. Sur Hitachi, les documents de préparation étaient très fournis et organisés autour de grands thèmes comme l’histoire personnelle, le métier, les difficultés, les valeurs, la relation à la marque ou l’avenir. Les questions étaient adaptées aux personnes interrogées et à ce que le récit devait faire émerger. Cette densité donnait surtout des options pour naviguer dans l’échange sans perdre les sujets importants.

Dans d’autres préparations, chaque question peut aussi être reliée à une intention éditoriale précise. On cherche parfois un exemple concret, une preuve mesurable, quelque chose que l’on pourra montrer à la caméra, une transition nécessaire au montage ou une formulation assez autonome pour un format court. Les relances restent pourtant simples et conversationnelles, avec des demandes comme « un exemple précis ? » ou « qu’est-ce que ça change concrètement ? ». Le guide devient alors une carte de ce qu’il faut obtenir, pas un ordre de passage obligatoire.

La différence entre un guide et un questionnaire ne tient pas au nombre de lignes. Elle tient à l’usage que l’on en fait.

Cette souplesse change la manière de conduire l’entretien. Si une personne répond spontanément à plusieurs questions dans la même réponse, il n’y a aucune raison de revenir en arrière uniquement pour cocher les cases prévues. Si elle ouvre une piste inattendue mais pertinente, il faut pouvoir quitter le chemin initial et creuser ce qui vient d’apparaître. À l’inverse, si un sujet indispensable n’arrive jamais naturellement, le guide permet de le remettre sur la table sans perdre la cohérence générale de la conversation.

J’envoie rarement toutes les questions à l’avance, parce que le pré-entretien a déjà permis d’aborder les sujets les plus simples et d’expliquer comment le tournage va se dérouler. Dans certains formats courts ou plus corporate, envoyer quelques questions et demander des réponses écrites peut néanmoins être utile pour créer un cadre. Cette pratique dépend donc du format, de l’intervenant et du niveau de précision recherché. Le problème n’est pas d’envoyer des questions, mais de transformer ensuite leurs réponses en texte à réciter.

Le jour J, faire oublier le dispositif

Même avec un bon guide, une interview vidéo reste un moment inhabituel pour la plupart des personnes filmées. Il peut y avoir plusieurs caméras, de la lumière, du son, une équipe, des clients ou des collègues dans la pièce, et chacun de ces éléments rappelle que la parole est enregistrée. Une partie du travail consiste donc à réduire cette conscience du dispositif. J’explique en amont comment l’échange va fonctionner et je rappelle qu’une réponse peut être reprise si elle ne sort pas comme prévu.

Sur le plateau, le plus important devient souvent plus simple et plus humain. Il faut prendre le temps de parler avec la personne, parfois avant même d’aborder le sujet du film, afin que la conversation trouve son rythme et que la relation s’installe. On peut discuter d’autre chose, revenir sur le pré-entretien et laisser quelques minutes au dispositif pour devenir moins présent. L’objectif n’est pas de faire oublier physiquement les caméras, mais de faire en sorte qu’elles cessent d’occuper toute l’attention.

C’est aussi pour cette raison que je ne relance pas toujours immédiatement. Lorsqu’une personne parle de son histoire personnelle, un silence peut lui laisser le temps de chercher une formulation, de revenir à un souvenir ou de laisser apparaître une émotion que la question suivante aurait coupée. Avec Virginie Labbé sur Hitachi, certains de ces silences ont permis de laisser venir quelque chose de plus vécu. La préparation avait sécurisé les thèmes, ce qui permettait au tournage de garder de la place pour ce qui n’avait pas été écrit.

La préparation sécurise les thèmes. Le tournage doit encore laisser une place réelle à ce qui arrive dans l’échange.

Écouter le fond, la forme et ce qui manque encore

Conduire une interview demande une forme de gymnastique mentale, parce qu’il faut rester connecté à la personne tout en évaluant ce qui vient d’être dit. Une réponse peut être intéressante mais trop dépendante de la question, manquer d’un exemple, rester vague ou être difficile à monter telle quelle. Il faut aussi savoir si un mot important manque et si l’idée mérite d’être approfondie. Le guide devient utile à cet endroit, non pour dicter la question suivante, mais pour éviter de perdre le récit pendant que l’on écoute.

Une réponse peut être très bonne sur le fond et pourtant difficile à utiliser dans sa forme. La personne hésite, repart au milieu de sa phrase, répond avec un « oui » qui dépend entièrement de la question ou développe l’idée trop longtemps pour qu’elle trouve sa place au montage. Dans ce cas, je relance souvent en reformulant la question ou en reformulant ce que j’ai compris. Cela donne une nouvelle occasion de dire la même chose naturellement, sans interrompre la dynamique de la conversation.

L’objectif n’est pas d’obtenir une récitation plus propre, mais de donner à la personne les conditions pour reformuler sa propre idée. Si la nouvelle prise ne fonctionne toujours pas, le script de travail peut servir de filet de sécurité et fournir une formulation proche de ce que l’on cherche. Je peux m’en servir comme impulsion, pour rappeler le sens attendu ou débloquer une phrase. Le texte préparé reste alors un outil de direction, jamais une réponse que l’intervenant doit apprendre mot pour mot.

Une interview filmée doit produire une parole exploitable. Elle doit pourtant continuer d’appartenir à la personne qui la prononce.

Préparer aussi ce dont le montage aura besoin

L’interview ne s’arrête pas lorsque la caméra coupe, puisque sa matière devra ensuite vivre dans un montage et parfois dans plusieurs versions du film. La préparation doit donc anticiper certains besoins très concrets comme une transition entre deux thèmes, une formulation suffisamment autonome pour ouvrir une séquence ou une reprise plus courte d’une idée importante. Il peut également être utile de sécuriser quelques phrases capables de fonctionner dans une déclinaison sociale. Ces besoins doivent être pensés avant le tournage, pas découverts devant la timeline.

Cette anticipation ne consiste pas à fabriquer des slogans au milieu de l’entretien. Elle revient plutôt à identifier les morceaux qui seront difficiles à créer plus tard s’ils n’existent pas dans les rushes, puis à donner à l’intervenant plusieurs occasions de les formuler naturellement. Une phrase courte peut devenir précieuse pour relier deux séquences, lancer un portrait ou isoler une idée forte. Une formulation plus développée peut rester indispensable dans le film principal, tandis qu’une version resserrée permet d’adapter le même propos à un format plus court.

Sur les projets de Campus Fougères Vitré Industrie, les interviews préparées s’inscrivent dans des situations de travail réelles, ce qui oblige à penser la parole et les images de terrain ensemble. Une réponse n’a pas seulement besoin d’être intéressante à écouter, elle doit pouvoir dialoguer avec ce que le film montre et avec la progression prévue au montage. Le repérage et les pré-entretiens servent alors aussi à identifier les scènes capables de porter une partie du récit sans parole et les moments où l’interview doit reprendre la main.

C’est à cet endroit que la préparation rejoint directement le montage. On sait quelles idées doivent être sécurisées, quelles transitions risquent de manquer, quelles scènes peuvent raconter seules et quelles formulations gagneraient à exister dans plusieurs longueurs. Le but n’est pas de fermer le film avant le tournage ni d’empêcher une découverte inattendue. Il est d’éviter de demander ensuite à la postproduction de fabriquer entièrement une progression que l’entretien et les images n’auraient jamais fournie sur le terrain.

Une interview vidéo bien préparée laisse plus de place à l’imprévu

Préparer une interview vidéo ne consiste donc pas à écrire le meilleur questionnaire possible, mais à construire suffisamment de sécurité autour de la personne, du récit et du film. Le travail commence avec le choix de l’intervenant, la recherche, le pré-entretien et les preuves filmables, puis il se transforme en hypothèse de récit et en guide d’entretien. Plus ce cadre est clair, plus il devient possible de quitter le chemin prévu quand une réponse ouvre quelque chose de meilleur que ce que l’on avait imaginé.

Cette préparation permet de laisser un silence durer, de suivre une anecdote inattendue, de reformuler une question sans perdre le fil ou de consacrer plus de temps à un sujet qui devient soudain essentiel. Elle permet aussi de savoir ce qui peut rester ouvert et ce qui doit malgré tout être obtenu avant de quitter le tournage. La souplesse ne vient donc pas d’un manque de préparation. Elle vient du fait que l’on connaît assez bien le terrain pour pouvoir s’en éloigner sans perdre la direction du film.

Le meilleur guide est peut-être celui qui permet, au bon moment, de ne plus avoir besoin de le regarder.

C’est aussi ce que je cherche dans les portraits et récits documentaires, où la qualité de la parole dépend autant de la préparation que de la relation créée au moment du tournage. Le cadre doit être assez solide pour sécuriser la matière et assez discret pour que la personne puisse progressivement l’oublier. Une interview réussie n’est donc pas celle qui suit parfaitement son conducteur. C’est celle qui revient avec la matière nécessaire au film tout en laissant apparaître une parole qui semble encore appartenir à la conversation.